Interview/ Fabien Guéi, porte-parole du Gni: « Les multinationales qui achètent en Côte d’Ivoire doivent avoir l’obligation d’allouer 20 à 30% de chacun de leurs contrats aux transformateurs et exportateurs ivoiriens »

Mardi 09 Février 2021 / Des fèves de cacao dans un entrepôt près de Sunyani, au Ghana, en avril 2019

Fabien Guéï, porte-parole du Groupement des Négociants Ivoiriens (Gni), un regroupement de 12 exportateurs de fèves et 3 transformateurs, expose les difficultés qui minent la commercialisation et propose des solutions.


L’actualité est marquée par la mévente du cacao. Comment expliquez-vous cela ?


La mévente actuelle du cacao est liée au fait que les six multinationales installées en Côte d’Ivoire qui achètent la totalité du cacao ont décidé d’utiliser la baisse de la demande mondiale de cacao liée au Covid-19 comme argument pour baisser le prix Caf des 300 000 tonnes restantes de la grande campagne à des niveaux de prix inacceptables. Afin de mettre la pression sur le Conseil café cacao (CCC), les six multinationales se sont entendues pour arrêter les achats, en affirmant que les prix de vente Caf du CCC étaient élevés de 300 FCfa kg ! La baisse de la demande

due au Covid-19 justifi ait une baisse importante du prix de l’ordre de 100 Fcfa /kg que le CCC a concédé, comme nous pouvions le voir dans la messagerie, mais pas de 300 FCfa !


Pendant ce temps, les producteurs ont sur les bras le cacao invendu.

Heureusement, le CCC qu’il faut féliciter, avait vendu déjà un peu plus de 85% de la récolte de la grande campagne et pourra assurer pour toute la campagne un prix minimum de 1000 FCfa. Enfi n, selon nos informations sur le terrain, il ne resterait que 150 000 tonnes d’invendus dans les mains des producteurs et 50 000 tonnes

auprès d’exportateurs. Donc, par rapport au 300 000 tonnes de départ, la situation est en cours de règlement et le CCC vend les derniers stocks.


Quelles sont les solutions que propose le GNI à court terme, pour régler le problème de la mévente actuelle du cacao ?


La mévente souligne le danger pour la Côte d’Ivoire de dépendre uniquement de six multinationales qui peuvent s’entendre pour acheter ou non notre cacao, mais aussi

sur le niveau de prix. Il n’y a qu’une seule solution : ces sociétés qui représentent les chocolatiers ont une responsabilité morale et éthique d’acheter le

cacao et de ne pas créer une crise économique. Concernant le prix, quand il y a un blocage entre un acheteur et un vendeur, il est prudent pour les deux parties de trouver un prix à mi-chemin. C’est sûrement ce qui se passe en ce moment vu que le problème est en train d’être résolu.


Comment mettre fi n à ce monopole ?


Pour mettre fi n au monopole, il faut dès maintenant que le CCC puisse vendre du cacao directement aux chocolatiers comme le fait le Ghana, sans passer par les six multinationales. Il faut donc rassurer les chocolatiers et aller les démarcher commercialement pour qu’ils achètent directement auprès du CCC.


Mais en attendant, il faut absolument que ces multinationales qui achètent en Côte d’Ivoire, à travers leurs filiales, aient l’obligation d’allouer systématiquement 20 à 30% de chacun de leurs contrats aux transformateurs et exportateurs ivoiriens ainsi qu’aux structures de transformation et d’exportation du CCC, qui, lui, doit devenir un opérateur à part entière.


Quel serait l’impact de cette mesure ?


Cela permettra aux Ivoiriens du privé et au CCC d’avoir des contrats de vente, car c’est de cela qu’il s’agit. Bien sûr, ces groupes pourront toujours acheter, transformer et exporter 70 à 80%. Pour nous, il ne s’agit pas de les écarter du marché ivoirien, mais de permettre aux opérateurs ivoiriens de participer durablement à la

commercialisation externe du cacao de leur pays et cela de manière plus juste et équilibrée.


La réforme de 2012 n’a-t-elle pas prévu un mécanisme de ce type ?


Ce que nous proposons n’a rien de nouveau, puisque la réforme de 2012 avait prévu ce système de vente par les nationaux aux multinationales et à hauteur de 20% de la production nationale, mais de manière optionnelle, à travers ce qu’on appelle la « messagerie internationale », qui, par ailleurs, évite les défauts de spéculation qu’on a connus en 2017. Aujourd’hui, nous proposons que cela ne soit plus optionnel mais obligatoire et systématique.

Il semble tout à fait légitime que lorsqu’une multinationale achète du volume à travers sa filiale en Côte d’Ivoire, elle s’oblige à acheter 20 à 30% de ses besoins à travers des


transformateurs et exportateurs nationaux.


Et que proposez-vous concernant les fèves de cacao ?


Enfin, nous proposons que les fèves non transformées et donc exportées brutes soient, par principe, allouées en priorité aux exportateurs ivoiriens, mais à hauteur de leurs capacités d’achat et d’exportation.


Cela poussera sûrement les multinationales à accroître leur niveau de transformation en Côte d’Ivoire et non pas seulement celui de leurs usines en Europe, aux Usa et en Asie.


Pourquoi 20 à 30% de la production seulement devraient être alloués aux nationaux ?


Il faut être réaliste, ces 20 à 30% correspondent à la capacité globale actuelle des exportateurs et transformateurs nationaux. Aller au-delà risquerait d’entraîner des défauts.


Mais quand les transformateurs et exportateurs ivoiriens accroîtront leurs capacités

dans les années à venir, cette part augmentera.


Comment expliquez-vous les faillites des transformateurs ivoiriens ?


La raison est la même que celle qui explique qu’on ne voit que très peu de nouveaux investisseurs ivoiriens ou étrangers dans la transformation du cacao.

Dès lors qu’un transformateur ivoirien essaie de vendre les produits semi-finis que son usine produit, il n’a pas la possibilité de vendre directement aux chocolatiers Nestlé, Mars, Ferrero, Lindt, Mondelez, Valrhona, etc., qui sont les utilisateurs finaux, pour ainsi dire les vrais clients dans notre industrie. Il ne peut vendre qu’à ses six concurrents installés en Côte d’Ivoire que sont les multi-nationales Olam, Cargill, Barry C, Sucden, Touton, Ecom.


Cependant, ces six multinationales ne s’approvisionnent que lorsqu’elles ont un besoin qu’elles ne peuvent pas combler avec leurs filiales. Les transformateurs ivoiriens sont donc utilisés en dernier recours, et souvent à prix faible sans aucune marge. Sans garantie d’écouler votre production et en ne vendant qu’à des prix sans marges, vous n’avez d’autres choix que de fermer boutique. On a ainsi vu dans le

passé toutes les compagnies locales de transformation fermer les unes après les autres, à l’instar de Sucso et Condicaf qui étaient pourtant dirigées par de vrais professionnels.


Est-ce la seule raison ?


Une autre raison majeure est que ces multinationales ont leurs propres usines de transformation disséminées en Europe, aux Usa et en Asie qui ont besoin de fèves brutes.

Elles n’ont donc pas intérêt à ce que les fèves soient transformées en Côte d’Ivoire. Ce qui explique aussi d’ailleurs pourquoi elles ne peuvent pas accroître leur propre niveau de transformation en Côte d’Ivoire malgré les incitations en avantages fiscaux importants que leur offre le gouvernement sur la totalité de leur transformation.


Voyez-vous, dans l’exportation de fèves, c’est la même situation. Ces multinationales privilégient l’approvisionnement et l’exportation de fèves à travers leurs filiales installées en Côte d’Ivoire afin d’alimenter soit leurs propres usines de

broyage, soit les chocolatiers.

Ainsi un opérateur ivoirien, qu’il transforme ou exporte des fèves, ne peut pas vendre.


La situation est-elle nouvelle ?


Non, il ne s’agit pas d’une situation nouvelle, mais d’un problème existant depuis plus de vingt ans, et qui s’est accentué avec les diverses concentrations et fusions des firmes industrielles et chocolatières dans le monde. Le CCC a hérité de cette situation qui est une vraie barrière aux investissements en transformation et au

développement des opérateurs Ivoiriens, qu’ils soient transformateurs ou exportateurs.


Pourquoi les chocolatiers achètent-ils seulement le cacao auprès des six multinationales et non pas une partie auprès des transformateurs et exportateurs

ivoiriens ? Cela règlerait-il le problème ?


Cela réglerait évidemment le problème, mais il existe un accord “non écrit” entre les

chocolatiers et ces six multinationales installées en Côte d’Ivoire, qui consiste à ce que les chocolatiers s’approvisionnent auprès de ces multinationales afin que ces dernières gèrent les risques liés à l’approvisionnement en Afrique tels que le travail des enfants, la déforestation, les risques de défauts... Ces six multinationales sont d’ailleurs appelées en anglais les « firewalls », soit les pares-feux des multinationales. En effet, avant la réforme de 2012, lorsque la filière cacao était libéralisée, l’État Ivoirien ne vendait pas directement de cacao et la seule option pour un chocolatier était d’acheter le cacao auprès de ces six multinationales ou au-

près d’exportateurs privés Ivoiriens, sans le cautionnement de la Caisse et donc avec des risques de défaut de livraison.


N’est-ce pas pour maîtriser les risques que les chocolatiers procèdent ainsi ?


Cependant, les chocolatiers, depuis la réforme de 2012, ne devraient plus avoir de craintes de ce type puisque le CCC peut leur vendre directement des contrats et en garantir l’exécution soit par ses propres structures, soit par des exportateurs Ivoiriens. Ils n’ont donc pas de risque de contrepartie, pas de risque de défaut, puisque c’est l’État Ivoirien qui est le garant de la vente. C’est ce qu’on appelle la messagerie internationale ou les contrats internationaux du CCC.


Avez-vous exprimé au ministère de l’Industrie et au CCC votre souhait que soit

mis fi n au monopole des 6 multinationales qui achètent 100% de la production ;

dont 75% directement via leurs fi liales et le reste en rachetant à l’export auprès des Ivoiriens, cela en lieu et place des chocolatiers ?


Sur ces 100%, 3 sociétés qui font de l’exportation de fèves et de la transformation achètent à elles seules 75% de la production.


Cette situation de monopole a-t-elle d’autres conséquences que de bloquer les nouveaux investissements en transformation de cacao par des sociétés ivoiriennes ou étrangères ?


Au-delà du verrou qu’exerce


cette situation sur la transformation locale et l’impossibilité pour des acteurs ivoiriens

d’émerger, cela pose le problème de la dépendance de la Cote d’Ivoire vis-à-vis de ces 6 multinationales et les risques que cela comporte, comme :

L’impossibilité de faire jouer la concurrence pour avoir de meilleurs prix de vente ; Le

risque en cas de baisse de la demande ou de conflit sur les prix avec ces multinationales, d’avoir des stocks de cacao in- vendus et donc d’impacter les producteurs. Bref, c’est une vraie dépendance économique qui est, selon nous, très risquée pour la Cote d’Ivoire.


Quelles sont les actions que vous menez pour essayer de changer cette situation ?


Nous avons entamé une série d’échanges avec les différentes autorités que sont le

ministère de l’Industrie, le Ministère de l’Agriculture, le CCC et nous tenons officiellement à les remercier car elles ont manifesté un grand intérêt à nos préoccupations et à nos propositions. D’ailleurs, les autorités actuelles ont hérité de cette situation et n’ont pas attendu le Gni pour travailler à des solutions en cours de discussion.


Envisagez-vous autres initiatives pour faire changer les choses ?


Nous avons également sollicité les associations internationales d’industriels de cacao et de chocolatiers (Fcc, Wcf, Icco, Caobisco, Eca, Fine Chocolate

industry...) et les institutions internationales telles que la Banque mondiale et le Fmi afin de les sensibiliser sur la situation et qu’elles adhèrent à nos propositions.

Pour conclure, nous tenons à remercier votre journal, et d’une manière générale les

médias et journalistes qui nous permettent de nous exprimer et de porter très haut les préoccupations des acteurs ivoiriens de la fi lière cacao.


Le Gni regroupe combien d’exportateurs et transformateurs ivoiriens et quel tonnage par année représente-t-il ?


Nous sommes quinze membres dont douze exportateurs de fèves et trois trans-

formateurs, représentant environ 300 000 tonnes, et nos membres n’ont pas été liés

à la crise des défauts. Nous sommes tous des professionnels du secteur ayant pour

la plupart travaillé dans des multinationales. À vrai dire, nous aspirons tous à devenir transformateurs, mais presque tous les transformateurs ivoiriens sont en faillite, supportés par le CCC dont nous saluons d’ailleurs la direction qui ne ménage aucun effort pour nous aider.


INTERVIEW RÉALISÉE PAR

DAVID YA


Source: Fraternité Matin


Source: Fraternité Matin

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PORTRAIT


Nina Keita

Directeur général adjoint de la GESTOCI ( Société de Gestion des Stocks pétroliers de Côte d’Ivoire) depuis le 19 juin 2019

Originaire de Côte d’Ivoire et titulaire d’un MBA de la Columbia Business School obtenu en 2018 et d’un master de l’Ecole supérieure des sciences commerciales d’Angers. Nina a débuté sa carrière dans l’industrie de la mode, devenant l’égérie de marques prestigieuses telles ... Lire la suite Voir plus


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